Regards d’architecte · Patrimoine et habitat
Médina de Fès : habiter, préserver et transformer
Patios, proximité et savoir-faire : la médina de Fès invite à penser une réhabilitation dont la qualité se mesure aussi à la possibilité de continuer à habiter les lieux.
Abdeslam Mernissi

Une rue se resserre, une porte marque un seuil, une cour ouvre la maison sur le ciel. À Fès, l’architecture se lit dans cette succession d’espaces autant que dans les monuments. Le passage de la rue à l’intérieur, les rapports de voisinage et la place des activités composent une ville dont l’intérêt tient à la manière dont elle est habitée.
Le travail d’étude qui nourrit cet article interroge ce que la médina peut apporter à une réflexion sur la ville durable. J’en retiens une conviction : préserver un ensemble ancien engage autant le devenir de ses habitants que celui de ses bâtiments.
Un patrimoine qui continue à vivre
Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981, la médina de Fès rassemble maisons, médersas, fondouks, mosquées et fontaines. Son architecture témoigne de rencontres entre savoir-faire locaux et influences andalouses, orientales et africaines. L’UNESCO reconnaît aussi les pratiques et la culture vivante que cet ensemble transmet.
Cette continuité suppose des évolutions. Une maison traverse le temps parce qu’elle est occupée, entretenue et adaptée. La conservation doit donc permettre d’améliorer la sécurité, l’hygiène et le confort tout en respectant la composition et les matériaux des lieux.
La proximité, à condition de pouvoir la vivre
Le tissu de la médina rapproche logements, commerces, ateliers et lieux de rencontre. Cette imbrication donne une place importante à la marche. Les parcours relient des activités et deviennent eux-mêmes des espaces d’échange.
Pour un architecte, cette organisation pose une question très concrète : que trouve-t-on à proximité de son logement ? La qualité d’une adresse dépend aussi des services, des activités et des espaces partagés accessibles autour d’elle.
La densité demande cependant des conditions d’habitabilité. Il faut distinguer la compacité d’un quartier du surpeuplement d’un logement. La lumière, l’aération, les réseaux et l’entretien restent déterminants. Les voies étroites posent également des questions d’accès pour les secours, les livraisons et les personnes à mobilité réduite. Ces contraintes doivent entrer dans tout projet de réhabilitation.
Le patio : une relation au ciel et au climat
Dans la maison à cour intérieure, le patio organise les pièces et introduit une ouverture au cœur d’un bâti compact. Il distribue, éclaire et accueille des usages domestiques. Son intérêt réside dans les relations qu’il établit entre les espaces.
Les galeries, les zones d’ombre, les murs et les possibilités de ventilation peuvent contribuer au confort. Leur efficacité dépend de la géométrie, de l’exposition, des matériaux et de la manière d’occuper les lieux. Une cour intérieure ne constitue donc pas, à elle seule, une garantie de performance thermique.
Ce principe nourrit néanmoins la conception contemporaine : étudier les protections solaires, ménager des espaces intermédiaires et anticiper les mouvements d’air dès l’esquisse. La réponse au climat se construit avec le plan et la coupe.
Bou Inania : lire la matière dans l’espace

La photographie de la médersa Bou Inania reproduite ici permet une lecture précise. Au soubassement, les motifs géométriques donnent une échelle au mur. Plus haut, les surfaces sculptées accompagnent les ouvertures. Les éléments de bois et le débord de toiture dessinent une limite ombragée.
Le décor participe à la lecture de l’édifice : il souligne un passage, distingue les parties d’une paroi et accompagne le regard. Cette articulation entre composition, matière et fabrication invite à considérer le détail comme une partie du projet.
Pour intervenir sur de tels ensembles, la connaissance des assemblages et des techniques de réparation est essentielle. Le maintien des savoir-faire artisanaux engage directement la possibilité d’entretenir les bâtiments. La transmission des métiers appartient ainsi au projet de conservation.
Réhabiliter pour rester
Une intervention réussie doit être appréciée depuis le quotidien de ceux qui occupent les lieux. Le logement est-il plus sûr ? L’humidité est-elle traitée ? Les équipements sont-ils adaptés ? L’entretien sera-t-il possible, techniquement et économiquement ?
Dans un tissu mitoyen, ces questions dépassent la parcelle. Les murs, les accès et les réseaux inscrivent chaque maison dans un ensemble. Avant de transformer, il faut comprendre ces relations et les conséquences des travaux sur le voisinage.
Je défends une réhabilitation qui rende l’habitation durablement possible. Cela implique d’associer les occupants aux décisions et de regarder les effets économiques des transformations : coût du logement, charges, accès aux services et maintien des activités.
Accueillir sans effacer les usages
La transformation d’une demeure en hébergement touristique peut financer des travaux et créer de l’activité. Elle pose aussi la question de ce qui reste disponible pour les habitants. À l’échelle d’un quartier, l’équilibre dépend des logements, des ateliers et des commerces qui continuent à répondre aux besoins quotidiens.
Plutôt que de juger une opération uniquement à son image finale, il me paraît nécessaire d’observer ses effets : qui peut encore habiter ici, travailler à proximité ou utiliser les espaces ? Ces critères donnent à la conservation une portée sociale concrète.
Une attention à prolonger dans nos projets
Fès rapproche des sujets que la conception doit tenir ensemble : le climat et la forme bâtie, la densité et l’intimité, les matériaux et les métiers, le patrimoine et les usages.
Son étude invite à examiner les ressources déjà présentes avant de transformer un lieu. Une cour, une épaisseur de mur, un passage ou un atelier peuvent devenir les points d’appui d’un projet. C’est dans cette capacité à préserver des qualités et à rendre la vie quotidienne meilleure que je situe le rôle de l’architecte.
